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23/05/2015

Quelle image avez-vous de vous ?

la libre,momento,coulisses,photo,portrait,noir et blancDepuis que chacun tend son bras pour faire un selfie de sa face, on a un peu oublié l’art du portrait. L’instantanéité du geste photographique, la facilité avec laquelle on le produit a fait perdre de son sens à l’image de soi et celle que l’on donne à voir aux autres. Rencontre avec une femme qui a décidé un matin, de se laisser regarder par un photographe. On y était.
 
Récit: Aurore Vaucelle
Photographie: Olivier Papegnies


UN JOUR, TOUT À FAIT PAR HASARD, un shooting maquillage nous avait menée dans les murs du studio de Jean-Pierre Van der Elst, du côté de Woluwé. On se souvient avoir atterri là tout à fait sans comprendre, avec l’air ingénu et le bagage mince, à propos de l’art du portrait.
 
À l’invitation de Dior ce jour-là, nous étions venue nous faire photographier telle une star. Celui qui officiait pour vous rendre tout à fait star s’incarnait en la personne de Jean-Pierre Van der Elst, grand gaillard sympathique, photographe à qui on ne la fait pas. Œuvrant dans la pub depuis assez d’années pour qu’on ne discute pas de son sérieux (il a shooté récemment la pub Valvert, avec les animaux qui regardent à travers la bouteille), il est aussi celui qui fit les photos officielles du couple royal Albert et Paola. Il raconte avec amusement que quand Paola est arrivée avec une robe en velours noir, il lui a gentiment demandé d’aller se rhabiller… N’y voyez là aucun manque de respect envers la royauté, en fait ce qui intéresse Jean-Pierre Van der Elst, dans la vie, c’est de proposer aux gens qu’il met en boîte l’image d’eux-mêmes qui leur sied le mieux.
 
L’homme de pub qu’il est travaille depuis longtemps avec des créatifs et s’est rendu compte de la difficulté que, parfois, les individus rencontrent à exprimer leur désir esthétique. Confronté à des “Tu vois ce que je veux dire, quoi”, il s’est donné pour règle de s’asseoir près des gens pour écouter leurs souhaits et le réaliser au plus près. Et c’est donc assez logiquement qu’il est revenu à ses premières amours, le portrait.
 
Un portrait mais pas un selfie
À mille lieux environ du bête selfie “qui grossit le nez tout en écrasant la face”. Jean-Pierre explique posément ce paradoxe qui rend tout le monde moche : les objectifs des téléphones ne sont pas faits pour photographier de près. Et puis le portrait de soi, ce n’est pas forcément faire le zouave devant l’objectif pour faire le cool – et éviter de se demander ce qu’on renvoie comme image de soi.
 
Jean-Pierre (car il nous demande rapidement de l’appeler par son prénom) propose aux gens qui viennent jusqu’à lui de réaliser une photo en noir et blanc, dans l’esprit du portrait d’antan.
 
Et dans le package, Jean-Pierre ne fait pas qu’appuyer sur le déclencheur de l’appareil; il propose aux gens de prendre le temps de la pose. La technologie a gagné en rapidité depuis l’époque où il fallait patienter avant que le petit oiseau ne sorte.
 
Chez Jean-Pierre, on lutte gentiment contre la précipitation de notre temps. On s’assoit, on prend le temps de se regarder, on se fait beau aussi. Et on est interdit de mimiques et de grimaces : on doit donner un peu de soi pour cadrer à l’objectif !
 
L’idée ? Apprivoiser son image, celle qui nous sied le mieux, et enfin la livrer tout entière à l’objectif.
 
 
la libre,momento,coulisses,photo,portrait,noir et blancLe portrait, image pour soi ou pour les autres ?
 
“Être face à soi-même, mais autant de fois différent qu’il n’y a de photos prises, on ne se rend pas compte mais on va devoir faire un choix sur soi-même.” Jean-Pierre prend le temps, entre deux réglages de ses multiples spots, de nous expliquer l’essence du portrait.
 
Depuis le temps qu’il place des gens devant son objectif, il en a vu défiler des névroses à propos de l’image de soi. “Le plus dur, c’est peut-être avec les adolescentes, elles n’ont pas encore décidé de ce qu’elles étaient. Elles sont encore indécises et se trouvent moches sur toutes les photos.” Sans concession donc. “Les femmes de 60 ans elles, elles s’assument.” Celles de 40 se posent des questions sur leurs rides (Séverine l’a fait en riant et sans drame dans la voix, on l’en remercie). On n’a pas osé demander à Jean-Pierre quelle était la névrose des filles trentenaires. On a poursuivi.
 
Pourquoi les gens viennent-ils jusqu’à lui ? Le photographe n’est pas péremptoire. “Les raisons sont multiples.” Il nous montre un cliché dans le hall : “Ce petit garçon, c’est le fils d’un monsieur que j’ai photographié voici quarante ans, son fils lui ressemble comme deux gouttes d’eau.” Les portraits, c’est ici surtout une histoire de famille.
 
“Il y a beaucoup de gens qui ont perdu des images au cours de leur vie. Depuis que les photos sont numériques, on ne développe plus les photos. Mais beaucoup de gens ont perdu un pan de leur vie, après un vol ou un crash de disque dur.” Quand les gens passent sa porte, c’est dans l’idée de fixer un moment de leur existence. “Pas forcément pour afficher le portrait, mais la photo est là et ils la ressortiront à un moment donné, pour se souvenir.”
 
 
la libre,momento,coulisses,photo,portrait,noir et blancComment?
 
1. Une préparation à la séance photo
Jean-Pierre travaille l’art du portrait bien en amont du clic du déclencheur. C’est pourquoi, dans l’équipe, il y a aussi Amélie. Amélie Petyt est maquilleuse professionnelle. Elle est de l’aventure depuis le début des projets portraits. Elle accueille ce jour-là Séverine, avec un grand sourire et des gestes doux (qui, on va le découvrir, la caractérisent), lui propose de s’asseoir dans le fauteuil devant le miroir de star. Pour le portrait en noir et blanc que Jean-Pierre veut réaliser, il faut préparer le visage – car la lumière précise du studio (des dizaines de spots !) fera ressortir les contrastes.
On observe la scène dans un petit coin pour ne pas déranger ce moment d’intimité. L’idée : proposer un maquillage qui accompagne le plus justement les traits du visage de Séverine.
 
2. Sur le podium
Voilà Séverine dans sa petite robe cloutée de chanteuse. La photo sera tout sauf sage et gentille, décidément rock. Puisque toute star a droit à son podium, Séverine y trône, étonnée, aussi, d’autant d’attention. Petit temps de retouche : dans le clair-obscur du studio, Amélie accentue quelque peu les traits de son visage, et pour cause, en photo, tout apparaît beaucoup plus plat.
– “Il y a vraiment plein de gens autour de moi aujourd’hui… Remarquez…, ça ne change pas trop de la maison.” (NdlR, Séverine élève trois enfants dont deux en bas âge.)
– “Oui mais, pour une fois, on s’occupe de toi, et pas l’inverse.” Là dessus, elle acquiesce en riant, tandis que Jean-Pierre procède aux réglages qui illumineront son visage.
 
3. Après une première salve de photographies
Jean-Pierre en est convaincu, il faut donner de sa personne pour que la photo soit pleinement réussie. “Il y a une grosse part de psychologie dans l’exercice de la photo, il est primordial de sentir la personne, de la comprendre.” C’est ainsi que le photographe fera ressortir à l’image ce qui caractérise l’individu.
Une première série de photos apparaît sur l’écran de l’ordi relié à l’appareil photo numérique du portraitiste. “Cela se passe bien, il y a moyen de sortir une image qui aura du caractère, qui ne sera pas momolle.” Puis il s’adresse à son modèle, lui demande si elle ne peut pas “déplacer” ce bras gauche qui a l’air d’être problématique sur la photo. Séverine s’amuse de son bras gênant : “Jean-Pierre, c’est un bras en mousse, je peux le déposer ailleurs, si tu veux.” Ambiance bon enfant, c’est parfait, cela veut dire que Séverine est tout à fait disponible pour se donner en portrait.
 
4. Le choix final de l'image de soi
Vient le temps du jugement. “Tu peux descendre de ton podium. Je voudrais que tu me dises ce que tu aimes de toi.” Séverine se regarde défiler sur l’écran. Avec sourire, sans ; avec mèche, sans ; avec bras, sans. Elle s’en amuse : “C’est un peu comme sur ces photos d’avant/après un régime.” L’exercice est compliqué : comment faire pour déterminer ce que l’on est ? Comment faire concorder l’image que l’on a de soi et celle qui apparaît sur écran ? “Dans quelle image te retrouves-tu ?” Séverine hésite. Elle ne sait plus. Le portrait, c’est confrontant. “Tu es souriante et parfois aussi un peu mélancolique…” Breaking news : la photo dirait-elle plus de nous que ce qu’on a envie de communiquer ?
À ne pas confondre avec le studio Harcourt
 
Du noir et blanc dans les règles de l’art.
Jean-Pierre Van der Elst propose des portraits en noir et blanc précisément pour asseoir une réflexion singulière autour du portrait. On prend son temps pour une photo qui va durer. Et que l’on compte bien garder. Une photo qui correspond aussi à une période de sa vie.
Et pour cela pas besoin d’être une célébrité. Le photographe insiste pour se démarquer de la démarche Harcourt. Le studio parisien connu pour ses clichés de stars choisit volontairement un ton doux dans la représentation des visages, comme surannés.
Ici, le choix de l’éclairage varie en fonction de la personnalité (1).
L’exercice prend du temps : comptez le temps de la rencontre avec le photographe en amont, puis le jour même, le temps du maquillage, la préparation à l’image, le shooting en lui-même, puis le choix de la photo. Une demi-journée.
Pour les prix, un portrait artistique avec un tirage papier d’Art vaut 650 €, 750 € avec un tirage photo protégé et collé sur alu. Des prix plus copains qu’au studio parisien Harcourt (qui commencent à 1000 euros pour un petit portrait 18 x 24 cm).
(1) On ira voir sur le site web les modèles (seuls ou accompagnés) qui sont déjà passés devant son objectif. http://www.vanderelstportrait.be

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