Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

31/05/2015

Les sirènes de Thasos

La Libre, Momento, Thasos, Grèce, île, tourisme, voyageMéconnue du grand public, l’accueillante île de Thasos est une destination idéale en ce début de saison estivale. Les passionnés de nature et d’archéologie ne seront pas en reste.
 
Découverte: Mikhaïl Koumakis


EN GRÈCE, IL EST DE CES LIEUX évocateurs que l’on ne peut s’empêcher d’associer à des légendes. Distante d’un court bras de mer du littoral de la Thrace, se découpe Thasos. Immanquablement, l’“Odyssée” d’Homère sera passée par l’“Île d’émeraude”, comme elle est aussi dénommée. Une tradition veut que ce soit au large de celle-ci, depuis de petits îlots, que les sirènes, créatures mythiques mi-femme mi-oiseau (1) dévoreuses de navigateurs, ont essayé par leur doux chant d’ensorceler Ulysse. En vain…
 

 

Baptisée du nom du fils du roi phénicien Agénor, elle est la plus septentrionale des îles du bassin égéen, et aussi l’une des plus imposantes de par sa taille, déjà bien visible depuis les hauteurs du golfe de Kavala. Avec sa forme ronde de silex ciselé, son pourtour s’étend sur 80 km et sa superficie sur 398 km².
 

 

Une forêt flottante

 

À ceux qui atteignent ses côtes, ses flancs abrupts couverts d’arbres centenaires, elle semble toujours être cette même “forêt flottante”, nom qui lui fut attribué dès l’Antiquité. C’est en effet l’île la plus verte et luxuriante de la mer Égée. Comme un triangle aux côtés orientés nord-est, sud-est, le massif montagneux de l’Ypsarion déploie des sommets culminant à plus de mille mètres d’altitude qui séparent l’île en deux espaces au caractère très différent. On y découvre avec stupéfaction une végétation foisonnante mêlée entre ses maquis épais de chênes, de pins, de châtaigniers, de platanes d’Orient, d’arbres de Judée. De par sa position géographique unique, elle se révèle différente des autres îles. Bien pourvue en eau, sillonnée par plusieurs ruisseaux, elle bénéficie d’un climat méditerranéen plus tempéré à tendance balkanique.
 

 

Lorsqu’ en 650 av. J.-C., les colons de Paros, accoutumés au climat chaud des Cyclades, débarquèrent ici menés par Télesiklès en quête d’un nouveau refuge, ils crurent à la prédiction faite par l’oracle de Delphes qu’ils avaient consulté, selon laquelle ils rencontreraient l’“île des brumes”. Nous avons ressenti un peu la même impression en débarquant du ferry à Liménas au crépuscule. Mais, vêtu d’un pull léger par une soirée de mai, il fait bon de se promener dans l’agora antique et, en contrebas de l’acropole, flâner dans les amples avenues de la capitale le long du vieux port de pêche bordées d’agréables tavernes. Et, à la nuit tombée, les lumières étincelantes des lucioles sont au rendez-vous. Tout comme les coassements des crapauds…
 

 

Singularité naturelle

 

Le sentiment de dépaysement a dû marquer les premiers colons pariens tant la faune et la flore du lieu semblent inhabituelles. De quoi expliquer pourquoi le poète antique Archiloque, natif de l’île et descendant direct, dit-on, de Télesiklès, s’exprimait souvent au travers de son art à grand renfort de métaphores animalières. Pour notre part, nous avons croisé entre autres, sortant des broussailles, une loutre et des lézards aux couleurs fluorescentes. Mais si Thasos est certes unique en son genre, elle offre aussi tous les attraits attendus d’une île grecque pour le farniente et la détente. À quelques encablures du port de Liménas, en direction de Glyfada, des plages de sable fin sont joignables à pied pour faire un bain tranquille dans la matinée.
 

 

Toutefois, pour le visiteur pressé de s’aventurer plus avant à l’intérieur de l’île, l’usage d’une voiture ou d’un scooter devient très vite indispensable, car les bus qui desservent les localités du sud et de l’est ne circulent plus en fin de journée. Le relief et les routes en lacets rendent les distances considérables. C’est au détour d’un des nombreux tournants, en prenant la route vers le pittoresque village de Panaghia, qu’apparaissent pour la première fois les parois taillées et diaphanes des gigantesques carrières de marbre qui ont fait depuis toujours la prospérité de l’île. Dans un cadre d’une éblouissante blancheur, avec deux très belles plages de chaque côté, la presqu’île d’Aliki témoigne de cette exploitation depuis les temps archaïques. Les passionnés d’archéologie ne seront pas en reste ici aussi. Par dessus cet isthme, se nichent les vestiges d’un double sanctuaire antique portant des traces des ères ionique et dorienne et de deux basiliques paléochrétiennes. Plus loin en descendant vers la pointe d’Astris à l’extrême sud, les amateurs de plongeons acrobatiques s’en donneront à cœur joie dans la lagune de Giola, sorte de piscine naturelle creusée par la mer dans la roche juste derrière une barrière de rochers, une curiosité naturelle surnommée “la piscine des Sirènes” ou encore “la larme d’Aphrodite”.
 
 
La fortune de Thasos
 
À en croire les dires de chauffeurs de taxis qui sillonnent la route périphérique de l’île, Thasos garderait encore vie en hiver. À l’inverse de beaucoup d’îles grecques de la mer Egée, elle ne se viderait pas de ses habitants une fois la saison chaude achevée.
 
Les Thasiotes, donc, débrouillards à l’extrême, parviendraient à survivre toute l’année d’activités variées telles que l’agriculture, la pêche, l’apiculture ou encore l’exploitation des minerais de l’île, s’accommodant tantôt d’une routine montagnarde sur les piémonts, tantôt d’une vie au contact de la mer. Pour preuve, c’est bien autour de l’auréole externe de l’île, autour des “Skales” (les marches), que se concentrent de nos jours les principales activités et la majorité des 14 000 résidents permanents. La population y a même un peu augmenté ces dernières années.
 
C’est sa capacité à jongler entre autarcie et échanges avec le reste du monde qui a forgé le prestige de cette terre fortunée au fil des siècles. Depuis son port orienté vers le nord, Liménas (signifiant justement “le rivage” en grec), elle a pu exercer son influence sur la Pérée, territoire lui faisant face et qu’elle a contrôlé pendant de longues périodes de son histoire. Conscients qu’elle constituait un carrefour idéal pour des expéditions vers le continent, ses habitants fiers, farouchement attachés à leur indépendance, ont dû composer avec l’énorme convoitise générée par les trésors enfouis au sein du sol, nouant souvent des alliances de circonstance. Phéniciens, Perses, Athéniens, Spartiates, Macédoniens, Romains, Bulgares, Génois, Ottomans, toutes les civilisations qui ont lorgné les riches gisements d’or et d’argent du mont Pangée voisin n’ont cessé d’influencer la destinée de cette île. Parce que l’histoire ne s’arrête jamais, Thasos fut en outre un lieu où furent recueillis de nombreux réfugiés grecs d’Asie Mineure.

Terre d’histoire, terre d’échange et de partage, nous y avons trouvé les gens particulièrement accueillants et sincèrement surpris de l’intérêt manifesté par le voyageur.

 

(1) Décrites aussi en dehors de la tradition grecque comme des créatures mi-femme, mi poisson.
 
 
Ph.: M. Koumakis

Les commentaires sont fermés.