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14/06/2015

Mille Miglia, Vai ! Vai !

la libre,momento,routes,mille miglia,rallye,classiquesPour beaucoup, c’est la plus belle course du monde : héritières de l’épreuve mythique née en 1927, les Mille Milles modernes voient défiler les automobiles les plus splendides dans des paysages et des sites de rêve de l’Italie du Nord.

Reportage: Dominique Simonet


CELA NE PEUT SE PASSER qu’en Italie : une course automobile de trois jours, sur plus de 1 700 km de routes ordinaires, comme un défilé des plus belles voitures de sport construites entre 1927 et 1957, l’âge d’or. Une épopée technique certes, mais surtout humaine, qui emmène plus de 450 voitures sur les routes de l’Italie du Nord, entre Brescia et Rome et retour.

Le plus extraordinaire, c’est que, l’après-midi précédant le départ, tous les concurrents sont rassemblés dans le grand hall du Brixia Expo transformé en paddock pour le verifiche tecniche . Une énorme exposition de voitures toutes plus belles, plus uniques, plus chères les unes que les autres. Les grandes marques du sport automobile sont là, Alfa Romeo, Fiat, Ferrari, Porsche, Jaguar, BMW, Mercedes-Benz, Bugatti, Lancia, Bentley, Aston Martin.
 
Le tableau mirobolant se complète de nombreuses marques disparues comme Talbot, Delage, Bristol, Healey, Triumph, AC, Ermini, Cisitalia, OM (Officine Meccaniche, constructeur de Brescia vainqueur de la première édition), OSCA (des frères Maserati), Siata, Zagato (carrossier toujours réputé). On mesure là l’incroyable diversité d’une industrie qui, durant ces années de gloire, multipliait les audaces les plus folles, notamment pour les lignes.
 
Hurlements, feulements, grondements
Brescia, jeudi matin. Cela s’agite beaucoup sur la Piazza della Vittoria pour le contrôle précédant le départ. Les murs de la vieille ville lombarde résonnent des hurlements, feulements ou grondements des puissantes cylindrées et de leurs échappements souvent très libres… Le plateau est très diversifié, l’on vient de partout, d’Italie beaucoup, d’Angleterre, des Pays-Bas, d’Allemagne, d’Argentine, des Etats-Unis, du Japon… De Belgique aussi, proportionnellement beaucoup, avec de très belles machines. Essentiellement italien, le public commence à s’extasier devant la bella macchina , comme ce petit roadster Benedetti Giannini 750, qui a couru les Mille Miglia 1952 et est aujourd’hui piloté par un couple belge.
 
Il y a quelque chose dans l’air qui fait que tout est beau, que l’Italie oublie son interminable crise socio-économique. Bien sûr, il y en a pour des millions et des millions de dollars, de livres et d’euros. Mais, comme toujours en Italie, la bella macchina , on ne la jalouse pas, on l’admire.
 
A partir de 15 heures, sur la Viale Venezia, la longue file des bolides s’étire devant la ligne de départ. Les démarreurs et les allumages sont mis à rude épreuve, les constitutions aussi, par cette chaleur, surtout dans les coupés fermés, mais aussi dans les cabrios et roadsters, sous le casque en cuir ou bol de rigueur.
 
Spectacle fellinien
A l’ancienne – cela se faisait lors des courses en circuit non permanent comme Francorchamps –, les garages locaux abritent équipages et véhicules, comme chez Autoservizi Murgia. La tension monte à mesure qu’on se rapproche de la ligne. L’odeur d’essence à peine brûlée pique au nez. Il y a des barrières, des rubans plastifiés, mais l’Italien, et encore moins l’Italienne, n’en ont que faire. Ça crie, ça s’agite, c’est fellinien, pas encore pasolinien…
 
Après 150 km de course à la régularité, la station-service est le rendez-vous des tifosi et des autos anciennes, voire très anciennes déjà très assoiffées. Les plus gourmands des équipages en profitent pour se faire une gelato artigianale ou un petit café car, d’ici Rimini, la route est longue. C’est aussi l’occasion d’ajuster le niveau d’huile ou de vérifier un cardan qui claque un peu. Les Mille Miglia, c’est la revanche de la mécanique automobile sur l’électronique.
 
La route a déjà ses victimes. Ici une Jaguar D, là une sympathique Renault 4CV, qui a existé en version Sport Mille Miglia. Dépôt de bilan pour panne mécanique. Les accidentées, car cela arrive forcément, on a à peine le temps de les voir que les routes sont déjà nettoyées par l’organisation…
 
La nuit est tombée depuis longtemps lorsque les premières voitures arrivent en ordre dispersé, par petits groupes, à Rimini, première étape. Une fois passée la ligne d’arrivée, la plupart vont s’aligner le long de l’Adriatique, formant une nouvelle expo temporaire et magnifique. Il en sera ainsi aux deux autres étapes, Rome puis Parme, avant le retour à Brescia le dimanche après-midi.
 
Défilé à Saint-Marin
Entre-temps, chaque étape est l’occasion de grands moments, comme le passage à Saint-Marin, une curiosité perchée sur un rocher, comme Monaco. Un des hauts lieux des Mille Milles, les beautés automobiles, en courbes pour la plupart, y défilent sur tapis vert. Un autre haut lieu, c’est Sienne et le passage par la Piazza del Campo, au cœur de la troisième étape, et enfin le circuit de Monza, peu avant de rejoindre la ligne d’arrivée à Brescia.
 
Mais la population est partout le long des routes, parfois sur deux ou trois rangs, hurlant des Vai ! Vai !” , brandissant des panneaux “Push” (sur le champignon). Avec les voitures, c’est ce public qui fait le spectacle, le bonheur des Mille Miglia. Amassé à l’intérieur comme à l’extérieur des ronds-points, il ne semble avoir peur de rien. C’est bien simple : dans la course, pour s’assurer qu’on est dans le droit chemin, il suffit de suivre les rues et routes bordées de gens. S’il n’y a personne, c’est qu’on s’est gouré.
 
Partout, le long des routes, les villages font la fête à l’automobile. En direction d’Ascoli Piceno, Amendola “saluta la Mille Miglia” en montant une petite expo en bord de rue. Un peu plus loin, à Comunanza, en plein Paese della Longevità – ça ne s’invente pas –, pépère, qui plante ses haricots à rames, lève juste un œil au passage des bolides.
 
“Strada dissestata”
Il en va ainsi sur tout le trajet, qui met par ailleurs les mécaniques à rude épreuve. Une bonne partie de la troisième étape emprunte la Route régionale 2, ancienne Via Cassia, l’une des grandes chaussées partant de Rome. A de nombreux endroits, le panneau “Strada dissestata” , route défoncée, justifie sa présence. Raison pour laquelle ceux qui arrivent le dimanche à Brescia, sur une Viale Venezia bordée de marronniers, sont à la fois ravis, éreintés et soulagés.
 
Cela crie et hurle au milieu de la pétarade des autos, dont certaines avancent capot ouvert, pour laisser la mécanique respirer. A l’arrivée, deux heures de défilé sont saluées par un public mitraillant avec les appareils photo et les téléphones multifonctions, agitant le bandiera , petit drapeau à l’effigie de la course. Ce n’est pas pour rien qu’une plaque de rue en pierre indique Viale Venezia delle Mille Miglia. Vai ! Vai !
 
 
Les Mille Milles passés et présents
 
L’épreuve, qui, cette année, eut lieu à la mi-mai, existe depuis 1977 sous sa forme actuelle, soit un rallye de régularité de grande ampleur pour voitures classiques. Le plus bel événement du monde, avec Goodwood, selon Jacky Ickx, un connaisseur. Les Mille Miglia modernes commémorent la course d’origine, épreuve de vitesse qui eut lieu entre 1927 et 1940, puis entre 1947 et 1957 sur un trajet d’un peu plus de 1 600 km, soit mille milles. Sur les vingt-quatre éditions, la plupart furent remportées par des pilotes italiens, au nombre desquels figure le légendaire Tazio Nuvolari. Seules exceptions, tout aussi légendaires : l’Allemand Rudolf Caracciola en 1931 et l’Anglais Stirling Moss en 1955, tous deux sur Mercedes-Benz.
Cela dit, Alfa Romeo détient le plus grand nombre de victoires, suivie par Ferrari. L’histoire de la course d’origine s’arrête en 1957 à la suite de l’accident de la Ferrari 335 S d’Alfonso de Portago, qui entraîna la mort des deux équipiers et de neuf spectateurs. Le drame eut lieu dans une ligne droite, à la suite de l’explosion d’un pneu à 240 km/h, démontrant que ce genre de compétition sur route ouverte n’avait plus aucun sens.
 
 
Beau monde
 
Sur les 456 équipages engagés cette année, 912 pilotes et copilotes, les Mille Miglia comptent pas mal de célébrités. L’une des automobiles les plus glamours était la Jaguar XK 120 pilotée par les mannequins britanniques David Gandy et Jodie Kidd. Venu en force pour les 80 ans de la marque, le team officiel Jaguar alignait notamment trois D-Type et autant de C-Type. L’une d’entre elles était conduite par le champion Derek Bell, avec qui Jacky Ickx remporta trois de ses cinq victoires aux 24 Heures du Mans. Le gentleman britannique était accompagné du milliardaire américain, Adam Lindemann, collectionneur d’art. Celui-ci était aux anges aux Mille Miglia, tout le plateau, ou presque, est une œuvre d’art.
Attirant les regards féminins et les objectifs, le restaurateur Joe Bastianich, vedette de l’émission Master Chef tant aux États-Unis qu’en Italie, conduisait une vieille Healey en couleur bordeaux d’origine. Après le poids des mots et le choc des photos, l’impact des émissions télé. BMW est aussi venu en nombre, alignant six magnifiques modèles 328 de la fin des années trente. Au volant de la numéro 133, modèle Berlin-Rome Touring Roadster carrossée par Superleggera, Ian Robertson, membre du comité de direction du groupe BMW, en charge des ventes et du marketing. Il est un habitué de l’épreuve qu’il a courue avec Rowan Atkinson, alias Mr Bean. Plusieurs industriels belges étaient présents, parmi lesquels Christian Dumolin, patron de Koramic, accompagné de sa fille Nina-Marie, au volant d’une splendide Maserati A6GSC.
Il ne courait pas cette année, mais ne passait pas inaperçu : Jacky Ickx est toujours immensément populaire en Italie, assailli par les demandes d’autographes, de photos voire de selfies. Pour se rendre compte de cette renommée, petite scène sur la Piazza della Vittoria au départ de Brescia :
– Parla italiano ?
– Euh…
– Chi era questo pilota di Formula Uno vous parliez avec  ?
– Jacky Ickx.
– Putana  !
Et le gaillard de filer comme un Fangio sur les traces du pilote belge, appareil photo en tête…
 
 
Ph.: Beady Eye Photography

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