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04/07/2015

Quand les livres prennent soin de nous

la libre,momento,bien-être,bibliothérapie,régine detambelPionnière de la bibliothérapie créative, Régine Detambel célèbre les vertus de la vraie littérature.

Entretien: Geneviève Simon


ROMANCIÈRE MAIS AUSSI kinésithérapeute depuis trente ans, Régine Detambel célèbre en les livres un moyen de nous arracher à nous-mêmes et à nos souffrances. Quatorze ans de psychanalyse ont également forgé son parcours : “J’ai construit quelque chose qui n’est pas simplifiant mais tient compte de multiples apports et des expériences que j’ai faites”, explique cette militante fervente qui vient de publier “Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative” (Actes Sud, 164 pp., env. 16 €). Où elle expose les sources théoriques et les grandes lignes de sa pratique.
 
Un mot sur votre parcours : comment l’amoureuse de livres est-elle passée à une démarche thérapeutique ?
Pour moi, le soin et la littérature font cause commune depuis toujours  : j’écrivais avant même d’entrer à l’école de kiné. Par le jeu des concours, j’ai étudié la kiné mais je voulais être médecin. Depuis mon premier roman, “Le long séjour”, je n’ai jamais dissocié le corps et le soin. En ce qui concerne la bibliocréativité, je considère le soin au sens large. C’est du soin quand on autorise quelqu’un à faire ce qu’il voulait, quand on va chez le coiffeur : c’est une présence, des relations humaines tout simplement, dans un monde où on est tellement seul. Les gens âgés, on ne les touche plus qu’avec des gants de latex… Ce n’est pas du luxe, ce travail de bibliothérapie  : c’est ramener du sens, du texte, du récit, du vocabulaire, des images dans un monde déserté. Les gens ne descendent plus en eux-mêmes, ne vont plus dans leur for intérieur.
 
Votre base, c’est la “vraie” littérature et pas des ouvrages de développement personnel ou les textes légers comme il en fleurit beaucoup pour le moment…
Je m’accroche aux vrais textes, à la poésie, dans la mesure où c’est riche, subversif. Je refuse de lire ou de faire lire des textes stéréotypés qui véhiculent des choses qui étouffent les gens. Et la plupart des livres sont comme ça. Il faut avoir fait un gros travail sur soi-même pour parvenir à dire des choses qui coûtent cher, et donc qui ne sont pas à la mode. Ce que j’appelle les vrais livres, ce sont des livres grands au sens où ils sont au-dessus de cette espèce de mêlée idiote, hollywoodienne, type magazine féminin, qui véhicule du sexisme, du jeunisme, des notions binaires tellement simplistes qui font que les gens ne s’y retrouvent pas. On ne souffre jamais de quelque chose de tout fait. On n’avance pas non plus, mais on ne le sait pas tout de suite… Je suis scandalisée à l’idée qu’on puisse dire aux gens que les choses sont aussi simples.
 
C’est-à-dire ?
Quand ça ne va pas, ça ne va pas de mille manières  : cela tient à notre histoire, notre enfance, les tracas d’aujourd’hui, c’est un réseau très complexe. Je pense, par exemple, à Georges-Arthur Goldschmidt qui, adolescent, se découvre SM. Il trouve un livre à qui parler, qui raconte des flagellations, ce dont il ne pouvait parler à personne. Il se croyait monstrueux, le seul de son espèce. Avez-vous vu un seul livre de développement personnel à destination d’un ado qui se sent monstrueux, qui se découvre des pulsions ? Il n’y a rien.
 
En quoi consistent les formations que vous proposez ?
Je forme de futurs bibliothérapeutes qui sont bibliothécaires, psychologues, médecins, libraires, enseignants ou animateurs d’ateliers d’écriture. Je leur apprends à rester avec la personne, pas pour prescrire un livre de loin. Il faut faire attention au mot “conseiller”, raison pour laquelle j’ai intitulé mon livre, “bibliothérapie créative”, car ce n’est absolument pas : vous avez ceci, donc prenez cela. C’est un travail à réaliser ensemble, avec le corps, le souffle, à haute voix, qui équivaut à toute une prise en charge. Sans lâcher les gens dans la nature en leur disant  : lisez ceci. Les bibliothérapeutes que je forme ne conseillent jamais des livres, on laisse cela aux magazines et aux Anglo-Saxons. Ceux qui viennent vers moi sont surtout des personnes complètes : les soignants ont une expérience de lecture depuis toujours, les libraires et les bibliothécaires ont le sens du soin et le souci de l’autre. Quand on commence des études de médecine, on laisse tomber tout ce qui est littéraire et la philo. Les barrières, je m’efforce de les rendre poreuses.
 
Il ne peut y avoir de posologie universelle, dites-vous…
Ce qui est actif dans le livre, ce sont les figures de style, les métaphores et pas toujours le sens du texte. La façon dont on élabore notre histoire est dans les livres. On peut trouver dans des histoires totalement différentes de la nôtre de quoi se nourrir et se requinquer. La bibliothérapie telle que je l’ai méthodisée est complexe. Beaucoup de facteurs entrent en jeu.
 
Vous insistez beaucoup sur l’oralité…
Bien sûr. On ne lit pas un texte de la même manière si on le lit avec les yeux, à haute voix ou si on l’entend, si on le parle ou si on le marche. Ce n’est pas en touchant au psychisme de manière superficielle qu’on va aider les gens. Il faut qu’ils se reprennent en main dans tout leur corps. La prise en charge est totale. Par exemple, les sujets âgés sont des gens qui ne parlent plus à grand monde, et quand on ne parle plus, on appauvrit les sensations, les émotions liées au langage. Or, le simple fait de lire à haute voix avec quelqu’un, d’exister à travers son corps grâce à la voix de l’autre, c’est déjà une reprise en main, un contact d’humain à humain qui est plus profond que le contact avec la personne qui fait la toilette ou sert à la cantine. Nous sommes des êtres de langage, si on veut entrer en contact profond avec quelqu’un, il faut y aller avec le récit. Il ne s’agit pas de psychothérapie mais de regarder ensemble des grands textes, des choses qui élèvent, qui redressent. On va toujours mieux quand on a été en contact avec une personne énergique, gaie, forte, qui ne s’en laisse pas compter. C’est pareil avec les livres : leur énergie nous relance dans la vie. Comme l’histoire que nous lisaient nos parents le soir, quand nous étions enfants.
 
Parfois, donner une signification à ce qu’on lit est accessoire, écrivez-vous. Pourquoi ?
On doit lâcher prise, c’est pourquoi je ne peux travailler avec les bouquins de développement personnels qui n’ont qu’un sens conscient. Je pense que c’est plus complexe, qu’il faut arriver à parler à l’inconscient, à faire du sensoriel. Ce n’est pas uniquement du sens qu’on amène mais aussi une musicalité, une prosodie, des figures de style (qui seules touchent l’inconscient : Lacan et Ricœur l’ont montré). Et pas le langage de la communication qu’utilisent les bouquins de développement personnel. Tout ce qui est artistique va parler le langage profond de la personne. On se fiche de la signification. J’ai travaillé avec une stagiaire infirmière en collège qui me demandait que faire avec tous ces gamins qui venaient à la récré en crise de spasmophilie. On a mis en place un travail extraordinaire où elle les reçoit, bien sûr, mais avec sa belle voix enveloppante et maternelle, elle leur lit des poésies surréalistes, des poésies animalières de Desnos. Pour ne pas que ce soit comme avec le prof de français mais plutôt comme le retour de la voix de la mère qui lisait des histoires sans queue ni tête. Pour bouger de l’intérieur et redynamiser.
 
Vous citez Paul Ricœur à plusieurs reprises, notamment avec ceci : “Comprendre un texte, c’est se comprendre devant ce texte.”
Parce qu’il y a tout un courant de pensée qui parle de l’interprétation : on ne peut pas interpréter quelque chose sans s’interpréter soi-même. Les gens réagissent différemment à une même phrase parce que ce n’est pas la phrase qu’ils interprètent, mais eux devant la phrase. Je tiens compte de cela. Deux personnes ne liront jamais le même livre de la même manière. Jouer sur cette interprétation est ce qui est intéressant. Et seuls des textes extrêmement riches, avec beaucoup de figures de style, profonds, subversifs, peuvent engendrer des interprétations fécondes, nourrissantes, profondes. Le psychisme humain est fait de telle sorte que les œuvres à métaphores vont toucher. On cherche des symboles qui font bouger. Or, ils sont partout, à un certain degré de réussite artistique. En tant que romancière, si j’écris au plus près de moi, si je mets toute mon énergie, ma culture, mon expérience, mon inspiration, je vais toucher les autres. Et si j’écris, c’est parce que je veux avoir la pêche, moi aussi. Et comme maintenant on n’a plus de monde à découvrir, on a intérêt à découvrir son monde intérieur !
 
 
La formation en bibliothérapie créative proposée par Régine Detambel se déroule en une journée, par Skype ou sur place, près de Montpellier. Pour l’instant, les Belges et les Suisses sont beaucoup plus ouverts que les Français, dit-elle. De deux à quatre participants, avec des profils différents, réunis pour l’occasion, travaillent à leur projet. “Les rencontres interdisciplinaires, c’est ce qui importe : échanger sur comment tu fais, toi, dans ton boulot.”
www.detambel.com
 
 
Illustration: Blaise Dehon

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