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12/09/2015

Apprenez à aimer le snob qui est en vous

la libre, Momento, Tendances, snobisme, snob, philoSommes-nous tous snobs ? Et si oui, quel genre de snob sommes-nous ? Enfin (ce qui pourrait nous rassurer en cas de réponse positive), est-ce une tendance répandue ? Il se pourrait bien que oui… Propos du philosophe à l’appui.

Entretien: Aurore Vaucelle


ADÈLE VAN REETH, vous la connaissez peut-être comme une voix à votre oreille. Elle officie en matinée sur France culture, dans “Les nouveaux chemins de la connaissance”. La séance inaugurale des mardis de la philo belges nous donne l’occasion de la voir en chair et en os, jeudi prochain, à Bruxelles, où elle vient nous parler des snobs dont elle a fait un bouquin, en duo avec Raphaël Enthoven. Mais en attendant de la voir en vrai, et parce qu’on se pose la question sans oser l’avouer, on l’a interrogée sur le snob   : définition et traits caractéristiques. Histoire de voir à quelle échelle on se positionnait en manière de snobisme…
 
On sait ce qui est snob ou qui est snob mais il est très difficile de définir le snobisme.
C’est le cas de beaucoup de notions en philosophie qui sont mobiles et englobent plusieurs types de réalité sous un même terme – ce qui en fait tout l’intérêt ! Dans le cas du snobisme, c’est un terme que l’on emploie souvent sans savoir quelle définition en donner.
 
On dit souvent aux gens qu’ils sont snobs, mais quelle définition met-on derrière le mot ? Pour certains, être snob est une philosophie de vie, pour d’autres, la fantaisie d’un moment, une religion… Le snobisme est-il un état ou l’expression d’un moment ?
Il existe une diversité de snobismes. Cela ne veut pas dire que c’est seulement un moment, ça veut dire que c’est un état de fait. Le snobisme ne se trouve pas dans une personne mais dans une relation à une personne ou à un objet d’art, ou une situation donnée. C’est une manière de considérer qu’on détient la vérité, alors que celui qui est en face de nous est du côté de l’illusion. Le snob est celui qui pense qu’il a raison.
 
Le snobisme a quelque chose de tout à fait excluant et, de ce point de vue, est insupportable et énervant…
Le propre du snob est d’exclure mais à la fois il inclut : il s’entoure des personnes qu’il juge dignes d’appartenir à son groupe. Le snob est celui qui se croit seul au monde. Il est dans une illusion permanente, mais il ne fait que reproduire l’état dans lequel on se trouve tous. On passe notre vie à ne pas pouvoir se passer des autres et à vouloir se distinguer des autres. C’est constitutif de l’être humain, et le snobisme n’est qu’une manifestation de ce trait.
 
Il est facile de traiter l’autre de snob. Tout le monde peut l’être. Même s’il est vrai que, dans l’imaginaire collectif, ceux qu’on appelle snobs sont ceux qu’on caricature comme appartenant à une certaine classe sociale (et qui ressemblent aux deux snobs de notre illustration principale d’ailleurs…).
On associe “cultivé” et “snob”, ce qui voudrait dire que le groupe cultivé, bien situé sur l’échelle sociale, méprise les autres parce qu’ils n’ont pas sa culture ou son argent. Dès lors qu’on dit que le snobisme est une attitude, celui qui n’écoute que du rap et méprise l’opéra est tout aussi snob que celui qui écoute l’opéra en dénigrant le rap.
 
Ce qui permet de mettre en évidence que le snobisme n’est pas qu’une affaire de caste ou de classes sociales…
Il existe une approche davantage sociologique, dans la lignée de Pierre Bourdieu où le snobisme est affaire de “volonté de distinction”. On pourrait croire, si l’on suit Bourdieu, que certains individus (culturellement et économiquement moins favorisés, NdlR) n’ont pas les moyens de se démarquer; finalement si. Ce rapport de force entre l’homme et le monde qui l’entoure est indépendant des conditions socio-économiques.
 
Le snobisme, c’est un peu une carapace finalement, car on peut avoir à se défendre de soi, de ce qu’on peut être à n’importe quel échelon de la pyramide sociale ?
Je ne sais pas s’il faut en appeler à l’indulgence avec le snob, mais après tout, on l’est tous. Le snob est celui qui a besoin d’une étiquette, parce qu’il a une douleur interne qui fait qu’il ne s’assume comme tel aux yeux des autres. Il a besoin d’exister avec ce qu’il invente. Le snobisme n’est que l’expression de ce tragique humain. Le snob fait rire, mais au fond sa situation est tragique.
 
Le snob finirait par nous émouvoir mais ce n’est pas ce qu’on entend de lui en premier… Le snob nous fait rire, nous énerve ou nous juge… Mais, in fine, on sent que cette agitation autour de ce qu’il faut faire pour faire bien se fait dans le souci d’être aimé.
Et d’appartenir à un groupe pour mieux se distinguer. C’est une logique sociale classique. On a besoin, pour se sentir exister, d’appartenir à un groupe qui nous dépasse.
 
Le snob, perpétuellement en recherche de ce qui le différencie, est-il un avant-gardiste méconnu ? Ou n’est-il que le suiveur du groupe qu’il désirerait intégrer ?
Bonne question : quel est le plus snob ? Celui qui crée un groupe pour se démarquer ou celui qui va suivre un groupe qui ne lui appartient pas, sans avoir le courage de se distinguer. Il faut cependant redire que le snob peut être très conservateur : il méprise tellement les autres qu’il n’a pas envie de changer quoi que ce soit.
 
On le comprend, le snob n’aime pas le changement… Ce qu’on n’aurait pas dit au premier abord des snobs modeux qui veulent toujours faire différent, plus fou, ou plus neuf… Quelque chose que personne n’a jamais porté, n’a jamais imaginé…
Le snob a une étiquette, plus qu’un costume identifiable – sinon cela voudrait dire qu’il appartient à une classe sociale en particulier. La mode, elle-même, montre qu’elle fonctionne par cycles, ce qui est “in”, ce qui se démode. Le snob va sans cesse essayer de se maintenir au sommet de la pyramide de la mode… Ce qui implique d’être assez immuable finalement. Pour être à la pointe, il ne faut pas tout changer, avoir à la fois quelque chose d’éternel et de toujours un peu différent. Le snob n’est pas du tout frivole : il déploie tous ses efforts pour s’ancrer un maximum dans la société.
 
Parfois, il arrive au snob de faire de sacrées erreurs de goût. Comme Boris Vian qui, dans la chanson “J’suis Snob”, aime le parfum du crottin. Là, c’est un vrai risque esthétique…
La tragédie du snob, c’est cela : s’il ne fait pas attention, ce qui était à une époque considéré au sommet des arts et de la mode, va devenir “has been” et donc ridiculisé.
 
Quels pourraient être les traits du snob contemporain ?
Parlons de profils plus que de personnes : les forums où chacun peut s’exprimer anonymement sur Internet sont le lieu du snobisme le plus décomplexé et génial. Sous prétexte que c’est le lieu de la démocratie, que tout le monde peut s’exprimer, que veut chacun ? Se distinguer le plus possible… Et surtout être persuadé de détenir la vérité, tout en pensant que ceux qui ne pensent pas comme soi sont des cons.
 
Le snob est-il ingénu ? Lui a l’impression d’avoir toujours raison.
S’il était trop lucide, il souffrirait trop. Il est celui qui n’a pas le courage de voir le tragique de la condition humaine, alors il joue un jeu, il revêt des vêtements et il adopte une mascarade qui lui permet de garder la tête haute. Est-il bête ou ingénu pour autant ? Illusionné, oui certainement. Le snob appelle une forme d’indulgence car cette brûlure de la vérité est intenable pour la plupart des gens.
 
Parmi les caractéristiques du snob, on pouvait citer à l’époque de Proust ou de Boris Vian, l’amour de l’étranger : parler anglishe, courir le monde. Tout ceci est désormais devenu d’un commun… Sérieusement, quel serait aujourd’hui le comble du snobisme ?
Le snobisme consisterait à être à contre-courant du progrès. Ne pas avoir de téléphone portable, envoyer non pas des mails mais des lettres… Vous imaginez… Ce serait drôle.
 
 
Ph.: Natascha Rômer/Reporters/Dpa

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