Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

19/09/2015

La justice pénale, un monde à part

La Libre, Momento, 24h avec, avocat, pénaliste, stagiaire, bruxellesJohanne Simonart porte une robe et arpente un immense palais. Voilà deux ans qu’elle a embrassé
la carrière d’avocate pénaliste, et vit sa vie au grès des imprévus judiciaires. Récit d’une journée improvisée, “comme d’habitude”.

Dans les coulisses du palais: Baptiste Erpicum


CE LUNDI 3 SEPTEMBRE, c’est la rentrée judiciaire. Il règne une douce ambiance de retrouvailles dans le vestiaire des avocats du palais de justice de Bruxelles – une grande salle boisée avec, aux murs, des photographies de pièces à conviction. Une dame, derrière un large comptoir, sert des croissants et des boissons chaudes, elle note dans son carnet les consommations.
 
Dès 8h45, Maître Simonart s’élance très vite dans les couloirs du palais, montant et descendant les nombreuses volées d’escaliers. Elle passe d’un tribunal à l’autre, et ce en fonction des dossiers à traiter en priorité.
 
Elle se présente tout d’abord à l’huissier d’audience de la 44chambre correctionnelle, qui inscrit son affaire au registre. Puis, elle retrouve son premier client de la journée : un faussaire à la petite semaine. Elle le briefe, une fois encore, sur la défense à adopter : Vous avez choisi ? Vous voulez toujours prester la peine de travail ? Mais, alors, vous ne pourrez pas y échapper, sinon c’est la prison… OK ? Il faudra bien reconnaître les faits, n’est-ce pas, Monsieur ?”
 
Selon les explications de Maître Simonart, il s’agit d’une affaire de faux et d’usage de faux : son client aurait trouvé un sac contenant des papiers d’identité avant d’en faire usage, en 2008, pour contracter illégalement des abonnements téléphoniques auprès de différents opérateurs.
 
Le prévenu confirme effectivement qu’il va reconnaître les faits. Une fois ceci considéré comme acquis, l’avocate lui demande de bien vouloir l’attendre encore un peu dans la salle d’audience. Leur affaire ne sera pas prise en charge tout de suite par la présidente du tribunal; les avocats les plus âgés ont priorité pour plaider.
 
Défense à blanc
L’avocate pénaliste traverse donc, à contre-courant, la salle des pas perdus, passe devant les militaires postés à l’entrée du palais, et rejoint le numéro 63 de la rue de la Régence. Il y a là plusieurs chambres du tribunal de police. Avant de pénétrer dans l’une d’elle, l’avocate tente encore de passer un dernier coup de téléphone au client qu’elle s’apprête à y représenter. Mais celui-ci ne répond pas. Faute de beaucoup d’éléments à sa décharge, elle ne peut qu’expédier sa défense : Il roulait sans permis de conduire. Je n’en sais pas plus. Il ne m’a pas dit vouloir désormais passer son permis et ne m’a pas non plus rendu les documents attestant de sa situation actuelle…
 
Dans les affaires de roulage, Maître Simonart conseille généralement que le prévenu fasse acte de présence, pour montrer qu’il se sent concerné , ou du moins qu’il fournisse un maximum d’explications pour étayer sa défense. Malheureusement, beaucoup de clients prennent cela par-dessus la jambe, et s’étonnent alors d’être jugés sévèrement , se désole l’avocate.
 
La Libre, Momento, 24h avec, avocat, pénaliste, stagiaire, bruxellesUne affaire de voisinage rocambolesque
Après un détour par le tribunal de la famille, parce que l’avocate pénaliste doit remplacer un collègue qui ne peut pas s’y présenter , elle reprend le chemin du palais. Rebelote : militaires à l’entrée, salle des pas perdus, couloirs, escaliers… Ensuite, Maître Simonart consulte l’huissier de la 48chambre correctionnelle, une chambre à trois juges traitant des appels des décisions du tribunal de police. Elle voudrait plaider la cause d’un chauffeur de la STIB, déjà inculpé, pour demander de limiter son retrait de permis de conduire aux week-ends. Mais ce n’est pas gagné; de nombreux avocats la précèdent encore.
 
En attendant, on remarque que beaucoup d’entre eux passent le temps en pianotant sur leur smartphone – consultant Facebook, l’actualité, ou jouant à des jeux vidéo –, et écoutent d’une oreille distraite un de leurs confrères décrire les tenants et aboutissants d’une querelle de voisinage rocambolesque : le fils d’une famille uccloise aurait embouti la voiture des voisins, avec quelques griffes à la clé, mais le prévenu nie farouchement, en bloc. Au contraire, selon son avocat, ce seraient les voisins eux-mêmes qui, à cause d’un climat relationnel délétère , auraient monté l’affaire de toutes pièces, dans le but sans doute de régler leur compte
 
Alors que les débats s’éternisent, la présidente, excédée, intervient : Venons-en aux faits  ! Pour finir, elle donnera son verdict quelques semaines plus tard.
 
Entre-temps, l’heure a tourné. Maître Simonart craint de voir s’envoler la possibilité de défendre à son tour son client, le chauffeur de la STIB. Elle préfère dès lors assurer l’essentiel et s’en retourne à la 44chambre correctionnelle.
 
Un dossier mal ficelé
Le faussaire qu’elle doit y défendre est alors appelé à la barre. Le procureur résume les faits – du mieux qu’il peut car, à vrai dire, il ne connaît pas le dossier qui compte plusieurs centaines de pages. L’avocate hoche la tête, dans un sens ou dans l’autre, en fonction qu’elle approuve ou non. Son client, lui, avoue tout.
 
La présidente reconnaît, pour sa part, qu’elle a du mal à s’y retrouver, dans ce dossier si mal ficelé . Elle tient tout de même à conscientiser le prévenu : Vous vous rendez compte que les documents d’identité sont propres à une personne, et qu’en en faisant un usage usurpé, vous causez d’énormes torts aux victimes ? Il s’excuse, mais sans une once de conviction. Qu’à cela ne tienne, le procureur requiert le sursis pour la peine de prison et ne s’oppose pas à la peine de travail. Jugement dans le courant du mois.
 
La Libre, Momento, 24h avec, avocat, pénaliste, stagiaire, bruxellesAprès-midi à la prison
Comme d’habitude, rien ne s’est passé comme prévu , commente Maître Simonart au terme de cette matinée de rentrée chargée de petites affaires. Généralement, elle traite aussi de dossiers plus complexes, liés au trafic de stupéfiants, au grand banditisme…” , sans compter les demandes de libération sous conditions, qu’elle plaide à huis clos, en chambre du conseil.
 
Après un sandwich avalé sur le pouce, Maître Simonart démêle par téléphone un imbroglio qui a plongé l’une de ses clientes en prison, alors que sa liberté provisoire semblait acquise.
 
En soirée, il lui arrive régulièrement de rencontrer des détenus en prison, à Saint-Gilles ou à Forêt. Là, on ne peut la suivre sans autorisation préalable. Mais l’avocate explique qu’elle emprunte de longs couloirs qui l’amènent dans de petites salles où elle reste seule avec ses clients. Pour autant, je ne me suis jamais sentie en danger , dit-elle. Je leur explique surtout ce à quoi ils doivent s’attendre, le déroulement de la procédure, etc.
 
L’avocate joue alors un rôle quasi social , apportant non seulement son expérience juridique, mais permettant aussi, et surtout, une prise de distance et une réflexion par rapport aux faits incriminés. Elle s’aide souvent de schémas pour expliquer le cours de la Justice : un long fleuve, pas toujours tranquille, dans lequel elle a déjà allégrement plongé des deux pieds.
 
Un dernier mot, Maître ? Il faut que je remercie mon maître de stage, Bruno Dayez. Depuis deux ans que j’exerce le droit pénal avec enthousiasme, il me fait entièrement confiance, et je peux ainsi me confronter aux difficultés que rencontrent les gens et leur partager mon expérience et mes compétences. Puis, j’ai de supercollègues avec lesquels je couvre des affaires complexes. Je peux ainsi apprendre de leurs différents domaines d’expertise. Peut-être qu’après, je m’éloignerai un temps du droit pénal pour exercer aussi d’autres compétences. La Justice pénale, c’est vraiment un monde à part.
 
 
Ph.: JC Guillaume - Christophe Bortels

Les commentaires sont fermés.