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20/09/2015

En attendant… Beckett

la libre,momento,escapade,irlande du nord,festival littéraire,enniskillen,beckettDans l’empreinte du géant de la littérature irlandaise, le festival “Happy Days” d’Enniskillen donne un nouveau souffle à de grands classiques, plus actuels que jamais. Et se taille une réputation grandissante.
 
Découverte: Alice Siniscalchi


IRLANDE DU NORD, VENDREDI 31 juillet. Dans un scénique éparpillement de nuages roses et orange au coucher du soleil, épilogue tant attendu d’une journée pluvieuse, la “lune bleue” se lève timidement au-dessus de Devenish Island.
 
Cette île du lac Erne inférieur (lower Lough Erne), une des environ 154 que compte le lac dans son ensemble – upper et lower –, s’est hissée parmi les hauts-lieux du festival littéraire “Happy Days” de la ville d’Enniskillen, spécialement consacré au dramaturge irlandais Samuel Beckett et aux artistes qui nourrirent son œuvre, ou inversement.
 
Pour la quatrième année consécutive, la plus grande agglomération du comté de Fermanagh met, donc, à l’honneur celui qui évolua en tant que jeune et prometteur élève (quoiqu’introverti, à en croire ceux qui le côtoyèrent) entre les murs de la prestigieuse Portora Royal School, également fréquentée par Oscar Wilde, un demi-siècle plus tôt.
 
“Waste Lands”
Si le festival multiplie les décors insolites disséminés aux quatre coins de la région, à côté du cadre plus traditionnel des salles, c’est que sa direction artistique – Sean Doran est l’homme à la barre depuis sa première édition – joue la carte de la diversité du patrimoine pour mettre en valeur, d’un côté, la passion de l’expérimentation propre au génie d’“En attendant Godot” et, de l’autre, l’éclectisme du programme. Un exercice d’autant plus réussi que, d’un château à un centre équestre, en passant par la quiétude absolue de l’ancien site monastique de l’île de Devenish que l’on atteint en bateau depuis Enniskillen en une vingtaine de minutes, le questionnement universel de Beckett semble prendre, dans ce carrousel d’espaces inattendus, parfois désaffectés, tout son sens. Devenish, avec les ruines de son abbaye augustinienne, sa tour ronde et sa magnifique croix sculptée, et la petite église de saint Molaise, où “Impromptu d’Ohio” nous plonge dans la noirceur la plus totale, semblent alors faire écho à l’énigmatique “île des cygnes” de la pièce et, en général, à cette ambiance d’après-désastre, de mort sans fin, si récurrente chez l’auteur.
 
Est-ce bien cela le fil conducteur qui nous mène de Beckett à Thomas Stearns Eliot, autre protagoniste de cette édition 2015  ? Sa déroutante “Waste Land”, la “Terre vaine” ou “Terre désolée”, dirigée par Adrian Dunbar et brillamment appuyée de morceaux de jazz et d’images de Londres, explore tout autant le vide et l’angoisse d’un monde ravagé par la guerre et par le non-sens, en parfait contrepoint au théâtre de Beckett. Ou comment deux auteurs dont on connaît peu les affinités dans la vie réelle semblent parler, ici, d’une même voix.
 
Au-delà des mots
Sous le regard austère de Portora, perchée sur une colline, Enniskillen, elle-même située sur une petite île séparant les parties haute et basse du lac, est un possible point de départ d’une escapade autour du lac Erne.
 
Si le petit chef-lieu du comté, marqué à vif par les Troubles dans son passé récent, ne peut pas rivaliser en beauté avec ses alentours, le festival aura tout de même apporté un nouveau souffle à son centre historique, où l’empreinte de Beckett s’invite le long de la rue principale, Darling Street, au gré de la créativité de ses habitants. Voici donc le café Jolly Sandwich défourner des scones et autres gourmandises en quantité aux noms d’inspiration beckettienne; et, pas loin de là, un étonnant barber shop hébergeant un mini-musée du train qui se visite paisiblement alors que, dans la salle à côté, les coiffeurs s’affairent sur des néo-Beckett en puissance – vous vous doutiez bien que la “coupe Beckett” serait la spécialité de la maison… Mais les trains dans tout cela ? Il faut savoir que les chemins de fer furent supprimés dans le comté de Fermanagh ainsi que dans les comtés avoisinants, en 1957. Un passé que la famille Johnston a voulu faire revivre entre deux coups de ciseaux. Etrange, mais la formule fonctionne.
 
Avec ses deux églises catholique (Saint Michael’s Church) et protestante (Saint Macartin’s Cathedral) se découpant sur l’horizon, l’une faisant face à l’autre, Enniskillen a vécu un moment-clé de son histoire lorsqu’à l’occasion du jubilé de diamant d’Elizabeth II en 2012, la reine a mis les pieds pour la première fois de son règne dans une église catholique en Irlande du Nord. Tout un symbole, magnifié par un authentique bain de foule.
 
Et pourtant, les vraies raisons qui poussent le visiteur en Irlande du Nord sont deux, nous explique-t-on; pour ceux qui en doutaient encore, la météo n’en fait pas partie. Un : la Chaussée des Géants.
 
Et deux : le Lough Erne Resort, un hôtel 5 étoiles. Si, si. À un jet de pierre d’Enniskillen, au beau milieu d’immenses terrains de golf, c’est effectivement ici que le sommet du G8 avait élu domicile en 2013.
Et des locaux, de nous avouer sans détours que ce cadre aurait été choisi pour sa placidité, à l’abri de contestations de quelconque type. On ne peut que confirmer…
 
Mais il vaudra mieux avoir des vues un peu plus larges avant de planifier son voyage. Tournant le dos à Enniskillen et à son château, ancien siège du clan Maguire, qui dominait le comté au Moyen Âge, on s’aventure le long des flancs sinueux du lac d’origine glacière en mettant le cap vers le Nord, des suggestifs Necarne Castle et Old Castle Archdale au réputé atelier de poterie à Belleek, en passant par le cercle de pierres de Drumskinney et les surprenantes idoles païennes en pierre de l’île de Boa, dont la plus grande, à deux têtes, a été dénommée Janus figure. Un lieu magique qui tient à cœur au guide local John Cunningham, qui nous accompagne; cet ex-directeur d’école s’étant courageusement battu pour le maintien des idoles à leur emplacement d’origine.
 
Plus au Sud, à proximité du lac Macnean et à la frontière avec la République d’Irlande, les grottes naturelles de Marble Arch et leur parc, patrimoine Unesco, valent également le détour.
 
Et sur le chemin du retour vers Enniskillen, un crochet par le magnifique Florence Court, classé au National Trust, tout comme Crom et le Castle Coole, referme dignement notre boucle.
 
Sûr qu’Enniskillen qui a également inauguré en mai dernier un nouveau festival en l’honneur d’Oscar Wilde ainsi qu’un partenariat avec le futur festival Beckett de Paris, lequel verra le jour en mars 2016, fera encore parler d’elle.
 
 
Joyce et Yeats aussi
D’un festival à l’autre, à l’écart de ses traditions bucoliques et gaéliques, l’Irlande a pris décidément coutume de célébrer ses plus grands auteurs.
C’était d’abord, en juin dernier, la fête de William Butler Yeats (1865 -1939), poète mystique, adepte des forces occultes, dont on commémorait à Sligo les 150 ans de la naissance, et le prix Nobel de littérature en 1923.
Puis, à Dublin où il naquit le 2 février 1882, auteur des “Gens de Dublin” en 1914, et d’“Ulysse” ensuite en 1922, son œuvre culte, parodie moderne de “l’Odyssée” d’Homère, l’on se souvint comme chaque année de James Joyce, mort à Zurich le 13 janvier 1941. (EdB)
 
 
Ph.: Alice Siniscalchi

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